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Déportations, exils et découverte du Dieu unique, Thomas Römer, Le Monde de la Bible, 27 juillet 2022

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Déportations, exils et découverte du Dieu unique
27 juillet 2022 - Babylone, Bible, Judaïsme,
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Dominés par les Empires assyrien et babylonien, Israélites et Judéens ont été déportés, subi l’exil, perdu une cohésion territoriale… Ainsi dispersés, comment ont-ils découvert le Dieu unique ?
Par Thomas Römer, Professeur au Collège de France

 Exil des Hébreux à Babylone, par J. Tissot. Jewish museum, New York, wikimedia commons
Les royaumes d’Israël et de Juda ont été, tout au long de leur brève existence, confrontés à la domination d’Empires, notamment l’Empire assyrien et ensuite, pour Juda, l’Empire babylonien.

De plus, le royaume d’Israël a connu de nombreux conflits avec les États araméens et Juda a également été, pendant une longue période, sous l’influence des Égyptiens qui, entre le déclin de l’Empire assyrien et le début de l’hégémonie babylonienne, eurent la main sur le royaume de Juda (selon 2 Rois 23 et 2 Chroniques 35, c’est le roi égyptien Néko qui contrôle les territoires israélite et judéen et qui tue le roi Josias).

La fin du royaume d’Israël
Les Assyriens et les Babyloniens ont exercé leur domination au moyen de déportations importantes qui ont confronté les Israélites et les Judéens à l’expérience de l’exil et à la perte d’une cohésion territoriale.

Les mouvements forcés des populations faisaient partie de la stratégie militaire et politique des Assyriens. Les déportations étaient présentées comme une sanction à l’encontre de ceux qui rompaient les traités, mais elles avaient aussi une autre fonction politique.

La déportation d’une partie de l’intelligentsia, prêtres, hauts fonctionnaires, généraux et artisans d’élite, permettait de démanteler la structure sociale du pays. L’armée vaincue était partiellement intégrée dans l’armée assyrienne qui, du coup, revêtait un caractère cosmopolite, comme le montrent certains reliefs assyriens mettant en scène des soldats provenant d’ethnies différentes.

Les populations exilées étaient installées dans des centres urbains, comme Ninive ou Nimrud, mais plus tard aussi dans la nouvelle ville de Dur-Sharrukin (Khorsabad) que le roi assyrien Sargon II voulait ériger comme capitale, vers 713 av. J.-C.

Selon la stratégie assyrienne, le démantèlement des vassaux déloyaux se faisait en plusieurs étapes. Lors d’une première révolte, une partie du territoire était annexée et une partie de la population déportée.

Ce fut le cas pour Israël qui s’était allié avec le royaume araméen de Damas. En 733 av. J.-C., les Assyriens s’emparent du royaume de Damas, le roi Reçîn est capturé et empalé avec ses dignitaires. Quant à Israël, son territoire est réduit (2 Rois 15,29) ; les territoires annexés font désormais partie du système des provinces assyriennes.

Dans cette situation trouble, le roi Péqah est assassiné et remplacé par un dénommé Osée, qui doit également verser un lourd tribut à l’Empire assyrien.

Les déportations assyriennes et le culte de Yhwh
Quelques années plus tard, Osée cessa également de payer tribut, comptant sans doute sur un soutien égyptien (2 Rois 17).

En 724 av. J.-C., commence le siège de la ville de Samarie, qui dure environ trois ans jusqu’à la chute de la ville en 722. Intervient alors la déportation d’une partie des habitants de Samarie par Sargon, qui y installe à la place des déportés d’autres pays.

L’installation d’autres groupes ethniques à la place des populations déportées permettait aux Assyriens de mieux contrôler les territoires annexés. Les communautés implantées par les Assyriens étaient considérées par la population restée dans le pays comme faisant partie du pouvoir assyrien ; du coup, ces déportés n’avaient guère d’autre choix que de collaborer avec les Assyriens.

Ainsi, les annales de Sargon nous apprennent que des tribus arabes furent déportées en Samarie vers 715 av. J.-C. Ce mélange de populations est à l’origine du terme péjoratif de « Samaritains » que les juifs considéreront comme des gens pratiquant un culte syncrétiste.

Cependant, le récit de 2 Rois 17, rédigé dans une perspective judéenne, admet la continuation du culte du dieu Yhwh. Ce texte rapporte d’abord que le roi assyrien avait peuplé, en 733 et 722, la Samarie avec des gens venus de Babylone et peut-être aussi de Syrie. Ensuite le récit rapporte une invasion de lions qui est interprétée comme la conséquence de la colère de Yhwh, furieux que son culte ait été négligé. À la suite de cette plaie, le roi d’Assyrie fait rechercher un prêtre israélite déporté qui devient responsable du culte de Yhwh à Béthel.

Malgré la vision négative du sanctuaire de Béthel qui se cache derrière ce texte, il est assez probable que ce sanctuaire ait continué à jouer un rôle important après 722 av. J.-C. Il ne fait donc aucun doute que le culte yahwiste s’est perpétué dans le territoire de l’ancien royaume d’Israël, comme le montre aussi l’existence d’un sanctuaire au mont Garizim, à côté de Sichem (Naplouse), dont l’existence est attestée archéologiquement dès l’époque perse.

Malheureusement nous ne savons pas ce qu’il advint des Israélites déportés au moment de la chute du royaume du Nord. Il est possible que certains d’entre eux aient été installés à Harrân, la « capitale » de la partie ouest de l’Empire assyrien. D’autres se sont peut-être échappés jusqu’en Égypte ; il est en effet possible que la communauté israélito-judéenne établie sur l’île d’Éléphantine trouve son origine parmi des réfugiés israélites qui s’étaient enrôlés comme mercenaires dans l’armée égyptienne.

Les déportations assyriennes en Juda et le « miracle » de 701
Avec l’arrivée au trône du roi Ézékias à Jérusalem, la politique judéenne à l’égard de l’Assyrie changea. Contrairement à ses prédécesseurs qui avaient accepté d’être des vassaux du roi d’Assyrie, Ézékias se révolte contre la domination assyrienne (2 Rois 18,7). En conséquence, en 701, Sennakérib entreprend une campagne conte le royaume de Juda.

Des reliefs assyriens à Ninive mettent en scène le siège et la chute de Lakish, la deuxième ville judéenne. La prise de Lakish s’accompagne également de la déportation d’une partie de la population de la ville, déportation également attestée sur le plan iconographique.

On ne sait presque rien concernant les déportés de 701 av. J.-C. ; les nombres assyriens qui évoquent 200 150 déportés sont beaucoup trop élevés. Contrairement aux Babyloniens, les Assyriens ne laissaient pas les déportés ensemble, mais les dispersaient.

Ayant mis le siège à Jérusalem, les Assyriens, pour des raisons peu claires, ne prennent cependant pas la ville (cf. 2 Rois 20 ainsi qu’une inscription assyrienne). Les événements de 701, durant lesquels, malgré une défaite cinglante, la ville de Jérusalem était restée intacte, confortèrent sans doute les responsables politiques et religieux de la capitale dans leur conviction que Yhwh avait défendu la ville qu’il s’était choisie. Selon cette logique, l’abandon du siège de Jérusalem était la preuve que Yhwh était plus puissant que les Assyriens et leurs dieux.

C’est sur cette conviction que s’appuya le roi Josias pour renforcer le statut de Jérusalem, en déclarant lors de sa fameuse « réforme », vers 622 av. J.-C., son Temple comme le seul sanctuaire légitime du culte sacrificiel voué à Yhwh. Cette politique de centralisation s’accompagne, à en croire le récit biblique, de l’élimination d’objets cultuels d’inspiration assyrienne du Temple de Jérusalem. Ce fait se comprend dans un contexte d’affaiblissement de l’Empire assyrien, qui sera définitivement battu par les Babyloniens en 605.

Apparemment l’Égypte avait profité de ce bref vacuum de pouvoir pour reprendre son contrôle sur le Levant. Le pharaon Néko, qui tuera Josias à Megiddo, voulait, selon Hérodote (II,158), construire un canal à travers le Wadi Tumilat pour relier la Méditerranée à la mer Rouge.

Hérodote mentionne de nombreux corvéables qui durent participer à la construction du canal, lequel ne fut complété que par le roi perse Darius. Il n’est pas impossible que cette construction ait aussi impliqué des corvéables judéens déportés par le pharaon.

La chute du royaume de Juda et l’exil babylonien
Les plus grandes déportations eurent lieu une cinquantaine d’années plus tard lorsque les Babyloniens mirent fin au royaume de Juda, détruisant Jérusalem et son Temple.

En 597, le jeune roi Yoyakîn se rend, évitant ainsi la destruction de la ville. Néanmoins, la famille royale et une partie de la population jérusalémite sont déportées à Babylone.

Sédécias, installé par les Babyloniens, cherche une alliance avec le pharaon Psammétique III, ce qui provoque en 587 la prise de Jérusalem et la chute de Juda. Suite à ces événements, une deuxième déportation a lieu.

Les Babyloniens établissent, dans le territoire de Benjamin, beaucoup moins détruit que celui de Juda, la petite ville de Miçpa comme nouveau centre administratif, en y installant comme gouverneur Guedalias, un haut fonctionnaire, membre de la famille des Shafanides. Très vite, le gouverneur Guedalias est assassiné par un parti anti-babylonien et les Babyloniens organisent, selon le livre de Jérémie (52) une troisième déportation en 582. Les nombres des déportés donnés dans les livres des Rois et de Jérémie semblent, à première vue, assez divergents (voir tableau ci-contre).

Une explication possible de cette différence serait de considérer que les nombres donnés en Jérémie 52 ne concernent que les chefs de famille. Si on les multiplie par 5 ou 6, on arrive, en ce qui concerne la première déportation, à des nombres comparables aux nombres ronds de 2 Rois 24-25.

Nous en savons un peu plus sur ces exilés que les Babyloniens, contrairement aux Assyriens, avaient laissés regroupés, et qu’ils ont sans doute employés aussi à des tâches administratives.

La Bible mentionne un certain nombre d’endroits habités par des Judéens déportés : Tel Aviv (Ézéchiel 3,15) sur le canal Kebar, probablement en Babylonie centrale non loin de Nippour ; Tel Mèlah, Tel Harsha, Keroub-Addân, Immer (Esdras 2,59) ; Kasifya (Esdras 8,17).

Une tablette cunéiforme de Babylone datant des débuts de l’époque perse (si elle est authentique) contient un contrat de vente d’animaux, mentionnant des personnes portant des noms yahwistes. Ce contrat a été conclu dans une ville, « Al-Yahûdû », nom correspondant à celui qui se trouve dans une chronique babylonienne pour désigner Jérusalem. C’est donc une « nouvelle Jérusalem » fondée par des Judéens en Babylone dont l’identification n’est pas encore possible.

L’exil égyptien
À côté de la population restée dans le pays, c’est l’Égypte qui devient un autre lieu de présence judéenne. Contrairement à Babylone, il s’agit là d’un exil volontaire, choisi par une partie de la population qui voulait échapper à la domination babylonienne (cf. 2 Rois 25 et Jérémie 42-44).

Le livre de Jérémie atteste des communautés judéennes dans plusieurs régions du nord de l’Égypte, surtout dans le delta du Nil (44,1 : Migdol, Daphné, Memphis, Patros). À cela s’ajoute une population judéenne importante dans l’île d’Éléphantine, communauté dont les origines remontent probablement à la chute du royaume d’Israël.

Les rédacteurs des livres de Jérémie et d’Ézéchiel furent apparemment hostiles aux Judéens installés en Égypte au début de l’époque perse, contrairement à l’auteur du roman de Joseph (Genèse 37-50) qui offre une vision positive de la diaspora égyptienne et présente les relations entre l’Égypte et les descendants du patriarche Jacob d’une manière presque irénique.

La découverte du Dieu unique
La destruction de Jérusalem et la fin du royaume de Juda ne pouvaient être interprétées que comme l’abandon de Juda par son Dieu, voire comme la faiblesse de Yhwh, incapable de défendre son peuple contre les dieux des Babyloniens. Paradoxalement, c’est dans ce contexte que se profilera la confession de Yhwh comme seul et unique Dieu. Des scribes réécrivent l’histoire de la royauté jusqu’à la destruction de Jérusalem afin de montrer que c’est Yhwh qui est à l’origine de cette catastrophe dont le but est de sanctionner les rois et le peuple qui se sont constamment opposés à ses commandements (2 Rois 24-25).

Si Yhwh peut donc contrôler les Babyloniens, cela signifie qu’il est aussi plus puissant que les dieux babyloniens. Ainsi, trouve-t-on des textes, dans la deuxième partie du livre d’Ésaïe, rédigés au début de l’époque perse (vers 520 av. J.-C.), qui s’attellent à une « démonstration théorique » du monothéisme.

L’auteur se moque du commerce de statues de divinités dont la seule utilité est d’enrichir les artisans. « Ceux qui façonnent des idoles ne sont tous que nullité, les figurines qu’ils recherchent ne sont d’aucun profit […]. Qui a jamais façonné un dieu pour une absence de profit ? » (Ésaïe 44,9-10).

La naissance du judaïsme à l’époque perse, qui se définit sans les piliers traditionnels de la royauté et de la cohésion géographique, s’accompagne donc de la naissance du monothéisme. C’est notamment la lecture de la Torah – du Pentateuque – compilée à l’époque perse qui donnera aux Judéens dispersés parmi les peuples leur identité et leur cohésion.