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Georges Bensoussan: «Le déni nourri par le “gauchisme culturel” est largement responsable de la situation». Le Figaro le 02.07.2023

Par Alexandre DevecchioPublié le 02/07/2023 à 19:22, mis à jour le 04/07/2023 à 12:09

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Georges Bensoussan. Fabien ClairefondGRAND ENTRETIEN - L’historien, spécialiste de la Shoah et de l’antisémitisme, avait dirigé en 2002 l’ouvrage collectif Les Territoires perdus de la République, livre alertant sur la situation dans les banlieues. Alors que ces territoires perdus s’enflamment, il analyse vingt ans de refus de voir par peur de «faire le jeu de l’extrême droite».

Lors de la publication de son ouvrage, Georges Bensoussan avait été accueilli avec gêne et déni.

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Un antiracisme dévoyé nous a empêchés pendant des années de nommer la réalité. Contre les discours moutonniers invoquant le «racisme» ou les conditions socio-économiques pour expliquer les émeutes, il faut selon Georges Bensoussan faire appel à l’anthropologie culturelle pour entendre les soubassements de cette crise.

LE FIGARO. - Comment analysez-vous les premières réactions de la classe politique? L’émotion n’était-elle pas légitime?

Georges BENSOUSSAN. - Comment ne pas être ému par la mort d’un adolescent de 17 ans? Mais depuis quand l’émotion fait-elle une politique? À partir d’une image choquante, vous pouvez susciter une émotion collective qui ne préjuge en rien du vrai et du juste. Parce que le politique, c’est la lenteur de la réflexion, tout le contraire de l’émotion qui consacre le règne de l’instant et du sentiment.

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L’émotion peut justifier toutes les politiques que l’on voudra comme le savent les démagogues, ces fidèles lecteurs de Gustave Le Bon. Enfin, reste cette minute de silence à l’Assemblée nationale en hommage à la jeune victime. Ce que l’on n’a vu ni pour Sarah Halimi, ni pour d’autres victimes, civiles ou policières. Cet hommage-là inspire à l’endroit de ce pays, pour reprendre une expression célèbre, du chagrin et de la pitié.

Vous avez dirigé Les Territoires perdus de la République, paru en 2002. À l’époque, votre diagnostic avait été ignoré et même nié par toute une partie du monde intellectuel et politique. Plus de vingt ans après, la situation s’est-elle aggravée dans les banlieues? La faute à un certain déni?

À l’évidence, le déni est largement responsable de la situation actuelle, entretenu par les classes dirigeantes et nourri par ce «gauchisme culturel» qui, pour partie, domine médiatiquement ce pays. Avec ce paradoxe qu’il n’y eut jamais autant qu’aujourd’hui de contemporains conscients du naufrage de cette société et qu’en même temps, jamais l’État n’est apparu aussi entravé pour endiguer le «cours des choses», ce «cheminement vers la catastrophe», selon le mot de Walter Benjamin.

Tout se passe comme si la classe politique était paralysée par la peur d’une répétition des émeutes de 2005. Si nulle part la peur ne peut tenir lieu de politique, c’est pourtant ce qui se passe en France depuis des décennies jusqu’au jour où la réalité vous oblige à rendre des comptes.

En 2015, lors de la réédition du livre de 2002, vous aviez déclaré dans un entretien au FigaroVox: «Les élus de terrain, tant de droite que de gauche, sont conscients des réalités… Comme s’ils craignaient, en parlant, de faire sauter un baril de poudre tant la situation leur paraît (et ici, ils ont raison) dangereuse.» Le baril de poudre est-il en train d’exploser?

Là où la plupart des politiques voient dans le compromis une société parvenue à l’âge adulte, leurs ennemis, eux, y voient une preuve de faiblesse. Deux systèmes de valeurs s’opposent ici, et le substrat socio-économique ne saurait expliquer à lui seul cette situation comme nous le disait déjà le sociologue Hugues Lagrange à propos des émeutes de 2005. En dépit du discours moutonnier qui y voit une nouvelle forme du racisme, il faut recourir aussi à l’anthropologie culturelle pour entendre les soubassements de cette crise.

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La haine entretenue à l’égard du pays d’accueil (à cet égard l’Algérie est un cas emblématique) nourrit le ressentiment et favorise le déni de légitimité accordée à l’autorité, même si l’affaissement du principe d’autorité participe plus largement de la désinstitutionnalisation de la société qu’évoquait Pierre Legendre récemment disparu.

Étudiant depuis trente ans l’hyperviolence de préadolescents dont il avait la charge dans son service hospitalier, le pédopsychiatre Maurice Berger a remarquablement analysé ces sociétés qui fonctionnent au «code de l’honneur» et d’où sont issus un grand nombre de ces garçons habités par un sentiment de toute-puissance et d’absence de limites. Et dont la folie rencontre celle d’un monde dont le consumérisme sans limites paraît être la seule transcendance.Dans Le Harem et les Cousins, l’ethnologue Germaine Tillion écrivait à propos des sociétés maghrébines: «Le garçon - mais plus particulièrement le fils aîné - est un roi fainéant autour duquel convergent les attentions serviles de toutes les femmes de la famille, de 6 à 80 ans. Moyennant quoi, il doit être en permanence une sorte de Cid Campeador, continuellement disposé à égorger tous les hommes et à violer toutes les femmes. (…). En attendant la démonstration, la pression sociale monte régulièrement autour de lui, jusqu’à devenir insoutenable ; elle est d’abord familiale, puis toute la ville s’en mêle.»

Germaine Tillion évoquait l’antinomie entre une «société des cousins» et une «société des citoyens», un affrontement que l’émigration met en lumière quand le «code de l’honneur» heurte frontalement notre culture démocratique. Un choc aggravé par la vision du gouffre qui sépare le discours vainqueur de l’islam d’une réalité géopolitique marquée par d’innombrables échecs. À commencer, par celui, massif, de l’Algérie indépendante.

Sur ce terrain d’analyse, les accusations de racisme pleuvent. Répétées ad nauseam, elles vont non seulement dévoyer le combat de l’antiracisme, mais aussi condamner ce pays à une atrophie du débat public. Nous n’avons pas fini de payer ce mutisme quand pour prévenir le risque de «racisme» («ne pas faire le jeu de l’extrême droite»), cet antiracisme dévoyé a jeté un voile sur des pans entiers d’une réalité sociale qu’on s’interdit de penser, et quand, pour «ne pas stigmatiser des gens déjà stigmatisés» (sic), on travestit la réalité présente et on trafique le passé historique.

Le chantage à l’extrême droite a rendu impossible la peinture vraie de la réalité française. On taira donc le sort fait dans les cités aux jeunes filles, aux femmes célibataires ou divorcées, on taira l’identité des auteurs des viols collectifs («tournantes»), on gardera un silence gêné à l’évocation du racisme antinoir, antirom et antiasiatique, et de l’antisémitisme, véritable bain culturel d’une partie de ces milieux. On taira dans un silence gêné le départ (la fuite?) de 90 % des juifs de Seine-Saint-Denis en moins de vingt ans. Puis, passé le périphérique et porté par la distinction propre aux «quartiers corrects», on dissertera à l’infini sur nos «valeurs démocratiques».

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Que pensez-vous des politiques publiques qui ont été menées. Les plans banlieue n’ont-ils servi à rien?

Il ne s’agit pas de rejeter tout ce qui a été fait depuis quarante ans en banlieue, et l’argent considérable investi au long de quatorze plans différents. Mais on ne peut pas ne pas se demander à quoi ils ont servi. Entre autres parce qu’on ne s’est pas attaqué à la racine du problème, à l’immense «trouille» vécue par le grand patronat français en mai-juin 1968. Je ne parle pas du mouvement étudiant qui en fut le détonateur, mais de la plus forte mobilisation de travailleurs que la France ait connue au XXe siècle, bien supérieure à celle de mai-juin 1936. Ce monde-là s’est juré de ne plus jamais vivre pareille épouvante, et l’immigration de masse fut l’une des conséquences de cette grande peur.

Cinquante-cinq ans plus tard, ce calcul a réussi: des classes populaires désorientées, brisées par la désindustrialisation et les délocalisations, par l’usure mentale du chômage de masse durant des décennies, minées par l’inégalité croissante dans la répartition des richesses et dont le corollaire est un effort redistributif unique en Europe et écrasant pour les classes moyennes. Ces cinquante dernières années, classes populaires et classes moyennes ont vu leur identité morcelée et souvent moquée (des «beaufs» aux Deschiens) sans avoir voix au chapitre pour dire leur malaise quand, d’autorité, on les a fait taire sous l’accusation de «racisme».

Comme on a fait taire aussi toute parole dissidente. Des milieux sociaux culpabilisés de vouloir persister dans leur être et qui, très tôt, ont vu dans cette immigration de peuplement qu’ils côtoient au jour le jour, une menace existentielle sur leur identité quand ils ont le sentiment d’avoir été dépossédés de toute maîtrise sur leur destin. Leur identité: leurs habitudes de vie, leurs références culturelles, tout simplement leur France à laquelle l’attachement qu’ils lui vouent est grimé en «racisme». En face, drapé dans la posture du bien, cet antiracisme-là participe à la déconsidération des milieux populaires.

Et quand l’intégration a failli pour une partie de l’immigration, la nation française, contrite et «coupable», reste silencieuse sur elle-même, sur son histoire, sa culture et sur ce qu’elle est comme nation. Pathétique à cet égard est la multiplication des proclamations sur la République, la laïcité et la citoyenneté qui toutes évitent soigneusement le mot nation.

Et son contenu charnel dont le paysage français témoigne depuis la plus petite église romane de Saintonge jusqu’au plus modeste des monuments aux morts de 1914-1918. La nation, ce ne sont pas nos racines, c’est notre héritage (même si nous venons d’ailleurs) et la perspective d’un avenir commun. La république, elle, n’est qu’une forme de régime, même si la République française est forte d’une histoire singulière.

Dans Les Territoires perdus de la République, vous évoquiez la question de la montée de l’islamisme en banlieue. Alors que l’État apparaît débordé, les islamistes peuvent-ils tirer profit de la situation?

Avec en arrière-fond l’idée d’un combat contre les kouffars (infidèles), il y aura probablement dans ces émeutes la tentation d’une récupération par le courant islamiste. Voire une «palestinisation» de ces violences via la mort de cet adolescent dont l’image de martyr (shahid), comme celle de l’enfant Mohammed al- Doura en septembre 2000, à Gaza, cristallisera la colère et le ressentiment, voire l’appel à la vengeance dans une logique de partition du territoire.

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Enfin, pour certains esprits puérils, ces émeutes, y compris ces pillages et ce vandalisme, ont un caractère «révolutionnaire». Une fois encore, un certain gauchisme est assez stupide pour ne pas distinguer la violence d’un lumpenprolétariat d’une action révolutionnaire comme l’était le mouvement des «gilets jaunes» en 2018 (de là, d’ailleurs, la violence d’État déployée contre lui).

Dans Les Luttes de classe en France (1848-1850), Marx évoquait en 1850 ce lumpenprolétariat dont de nombreux éléments avaient rejoint la garde mobile: ils «appartenaient pour la plupart (…) à cette masse distincte du prolétariat industriel, pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce, vivant des déchets de la société, individus sans métier avoué, rôdeurs, gens sans aveu et sans feu.»

Si l’archipélisation du pays est déjà une réalité, sur le long terme, est-il possible de rassembler la nation française. Comment?

Les causes de cette «archipélisation» dépassent la question de l’immigration. Le processus d’anomie qui déstructure nos sociétés laisse le champ libre à des barbares en quête, à leur insu, d’un pouvoir fort. Ajoutez à ce facteur majeur la chute de la pratique religieuse, une véritable révolution anthropologique concomitante de l’effondrement des grandes structures d’encadrement de jadis.

Ce n’est pas d’une énième réforme dont nous avons besoin, mais d’un bouleversement dans les conceptions de la société et de la nation. Il est tard pour parler d’un «rassemblement de la nation française». Encore faudrait-il éteindre ce début d’incendie et faire en sorte que les deux bords de la société ne se retrouvent pas, non plus côte à côte, mais face-à-face comme le disait l’ancien ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, en quittant ses fonctions.

*Georges Bensoussan, historien, est notamment l’auteur d’Une histoire intellectuelle et politique du sionisme, 1860-1940 (Fayard, 2002) et de Juifs en pays arabes: le grand déracinement 1850-1975 (Tallandier, 2012). Il a codirigé en 2022 l’ouvrage collectif Les Territoires perdus de la République, aux Éditions Mille et Une Nuits.