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« La théologie queer prend très au sérieux la “révolution” générée par le christianisme ». Anne Guillard, LA Croix le 09.05.2023, entretien.

 Docteure en théologie et en théorie politique, chercheuse à l’Université d’Oxford, coordinatrice de Dieu.e - Christianisme, sexualité et féminisme (Éd. de l’Atelier, 256 p., 2023).
Visage d’une nouvelle génération du féminisme catholique, Anne Guillard (1), au-delà de la question de la place des femmes dans l’Église, s’intéresse à toutes les personnes qui sont mises à la marge parce qu’elles remettent en cause l’anthropologie dite chrétienne, reposant sur l’idée d’une complémentarité homme/femme.

Recueilli par Marguerite de Lasa, le 09/05/2023 à 16:42
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« La théologie queer prend très au sérieux la “révolution” générée par le christianisme »
Une bannière de la Gay Church Berlin lors d’une Marche des fiertés, le 26 juin 2021.
JOHN MACDOUGALL/AFP
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La Croix : Votre collectif Oh My Goddess ! incarne un renouvellement du féminisme catholique en France. Qu’est-ce qui vous distingue de féministes comme Anne Soupa ? Vous vous dites notamment « intersectionnelles »…

Anne Guillard : Je crois que nous représentons une autre génération de féministes qui ne remplace pas mais complète celle de nos aînées et s’appuie sur leur combat. Même si nous soutenons l’action d’associations comme le Comité de la jupe, notre lutte va au-delà de la question de la place des femmes dans l’Église. Notre combat s’inscrit dans une question de justice plus générale, qui inclut toutes les personnes qui sont mises à la marge, invisibles ou volontairement silenciées parce qu’elles remettent en cause l’anthropologie dite chrétienne, dont l’idée d’une complémentarité homme/femme.

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Cela vient non seulement bouleverser les fondements de la foi sur lesquels s’est structurée l’Église, mais aussi heurter la symbolique d’un Dieu masculin, du Christ époux et de l’Église épouse obéissante. Cette structure repose sur l’idée d’une subordination du féminin au masculin. Et la pensée queer (2) et féministe vient tellement remettre en cause cela que c’en est dangereux pour les structures actuelles de l’Église.

Pour vous, l’Église est donc intrinsèquement patriarcale…

A. G. : Absolument. Elle s’est fondée dans une société patriarcale, elle a participé à la structurer, et aujourd’hui encore, elle en est une fervente défenseure. Et l’Église est si averse à la réforme que si des changements adviennent, ce sera le fait d’initiatives des marges et du droit civil. Nous n’avons pas de prétentions à sauver l’Église, mais nous souhaitons encourager les initiatives de ceux et celles qui ne peuvent plus vivre leur foi dans l’Église telle qu’elle est aujourd’hui, et qui se reconnaissent pourtant comme des témoins de l’Évangile.

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Vous avez intitulé votre livre Dieu.e, pourquoi ?

A. G. : Le fait d’avoir choisi l’écriture inclusive est une provocation créatrice. Cela irrite beaucoup de personnes, mais si elles sont de bonne foi, cela les invite à réfléchir aussi. Par ce choix, on ne tient pas à féminiser Dieu dans une compréhension du genre qui resterait binaire : il y a bien sûr des textes qui montrent une image féminine de Dieu, mais aussi d’autres qui dessinent le visage d’un Dieu jugeant, vengeur et jaloux. Il ne s’agit pas de remplacer des textes par d’autres, mais plutôt de prendre la liberté spirituelle et intellectuelle d’aller au-delà de ce besoin de catégoriser absolument par du féminin et du masculin. Finalement, pourquoi ne pas accepter que l’identité de genre puisse prendre une infinité de formes, particulièrement pour qualifier Dieu qui dépasse toujours toutes ces catégories ?

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Des textes de la tradition chrétienne y sont relus à la lumière de la théologie queer, qu’est-ce que c’est ?

A. G. : La théologie queer prend très au sérieux la « révolution » générée par le christianisme. Le Christ renverse le dualisme vie/mort, en étant mort et ressuscité. Il transgresse la règle. On retrouve cette transgression des différences sociales et du genre dans les écrits pauliniens selon lesquels « il n’y a plus ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme » (Ga 3, 28). Grégoire de Nysse a également toute une réflexion selon laquelle la transformation eschatologique signifie la fin de la distinction de genre. Le genre est pour lui une « concession » faite en vue des besoins de la reproduction et de la perpétuation de l’espèce humaine. Mais au fond, notre corps ressuscité est déjà en prémices aujourd’hui dans la création.

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Ce qui relie ces réflexions, c’est un changement du concept de nature : la différence de genre ne peut plus être considérée comme une règle qu’on aurait observée dans la nature, et de laquelle on pourrait déduire des lois d’organisation sociale. Il s’agit de rendre compte du fait que le réel est beaucoup plus complexe que les catégories de genre que l’esprit veut plaquer sur lui.

Vous remettez donc en cause la différence sexuelle…

A. G. : Oui, je crois qu’on peut le dire. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de différences entre les personnes. La sexualité et le genre se construisent, ce n’est pas un package donné à la naissance qui se développerait selon un programme prédéfini. Ce sont nos relations, nos histoires, nos imaginaires qui les construisent. Le corps aussi est façonné par cela. La théologie queer prend donc en compte toutes ces dimensions pour parler de l’infinie singularité des corps, sans recréer de catégories ni de hiérarchie entre eux. C’est une théologie de l’incarnation.

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Qu’est-ce qui vous distingue de mouvements féministes et queer qui revendiquent une forme de spiritualité, en dehors des religions institutionnelles ?

A. G. : Certaines intuitions de ces mouvements sont passionnantes, notamment dans les courants d’écospiritualité – parfois à tendance new age ! – qui explorent des manières de renouer des relations à nos milieux de vie débarrassées d’affects de domination. Leurs explorations sont souvent très riches. Ce qui nous en distingue, c’est la référence explicite que nous faisons à l’Évangile et au Christ comme source, qui nous porte avec amour à œuvrer là où nous pouvons pour la justice.

(1) Coautrice, avec Pierre-Louis Choquet et Jean-Victor Élie, de Plaidoyer pour un nouvel engagement chrétien (Éd. de l’Atelier, 2017) et coordinatrice avec Lucie Sharkey de Dieu.e. Christianisme, sexualité et féminisme (Éd. de l’Atelier, 256 p., 2023).

(2) Queer : mot anglais signifiant « étrange », ou « bizarre ». Désigne les personnes dont la sexualité, l’orientation sexuelle ou l’identité de genre se situe hors des normes sociales.