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Corine Pelluchon : « L’espérance ne naît pas de la volonté mais de l’abandon », Béatrice Bouniol, La Croix,le 02.01.2023

entretien
Corine Pelluchon
Philosophe, professeure à l’université Gustave-Eiffel
La philosophe Corine Pelluchon publie L’Espérance, ou la traversée de l’impossible (à paraître le 4 janvier chez Rivages). En ce début d’année, elle dessine pour La Croix les contours de ce sentiment, aussi fragile qu’essentiel.

Recueilli par Béatrice Bouniol, le 02/01/2023 à 18:01
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Corine Pelluchon : « L’espérance ne naît pas de la volonté mais de l’abandon »
Corine Pelluchon
FLORIAN THOSS
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La Croix : L’espérance est-elle une vertu à travailler ou avant tout, comme vous l’écrivez, un abandon ?

Corine Pelluchon : C’est une vertu théologique, comme Péguy le rappelle dans un très beau texte, la comparant à une petite fille à laquelle on ne fait pas attention mais qui entraîne ses deux grandes sœurs, la charité et la foi, respectivement comparées à une mère et à une épouse. Comme cette petite fille, l’espérance n’est pas héroïque ni spectaculaire ; elle ne naît pas de la volonté, mais de l’abandon.

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De ce point de vue, elle n’est pas comme les autres vertus, comme la prudence ou le courage, qui sont des dispositions que l’on acquiert en fournissant des efforts. L’espérance suppose l’expérience de la perte, et la dissolution de ses illusions, notamment de la toute-puissance. Elle a besoin de l’humilité pour émerger. Elle naît de la traversée du négatif, de l’épreuve du mal et même de la souffrance, qui dissipent les rêves de grandeur.

Vous citez Bernanos et Péguy en exergue de votre ouvrage. Comment définissez-vous l’espérance à partir de l’héritage chrétien ?

C. P. : « L’Espérance voit et aime ce qui n’est pas encore et qui sera », écrit Péguy. Elle est la capacité à voir dans le présent chaotique les signes avant-coureurs de ce qui n’est pas encore totalement là, mais peut être annoncé, et ouvre l’horizon qui, jusque-là, était bouché. L’image biblique que l’on trouve chez Ézéchiel qui parle d’une vallée pleine d’ossements desséchés se recouvrant de chair témoigne de ce passage de la mort à la vie, de la dépression à la vitalité, qu’est l’espérance.

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L’espérance, c’est ce sentiment qu’un progrès est possible, en dépit de toutes les difficultés et de toutes les forces opposées à son avènement. Elle se tient au croisement de l’horizontalité et de la verticalité car elle articule nos vies quotidiennes à ce qui travaille en profondeur une société. Mais si je me nourris des sources théologiques, qui sont irremplaçables si l’on veut saisir ce qu’est l’espérance au lieu de la réduire à un trait psychologique, je lui donne un contenu séculier. Montrer les signes avant-coureurs d’un nouvel âge sans nier la gravité de la situation, c’est aussi le rôle des artistes, des écrivains ou des philosophes.

En quoi se distingue-t-elle de l’espoir ?

C. P. : L’espoir est toujours particulier – on espère telle ou telle chose – et il est toujours lié à soi. Il a pour origine un désir, parfois illusoire, une projection. L’espérance, elle, ne concerne pas quelque chose de déterminé, et elle n’est pas le fruit de nos désirs personnels. Elle est l’attente de quelque chose qui est en germe et se rapporte à l’histoire. Un âge à venir encore peu visible, comme l’âge du vivant dont le souci pour l’écologie et la cause animale témoignent. C’est une attente qui suppose disponibilité, ouverture et engagement.

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N’est-elle pas alors une forme d’optimisme ?

C. P. : Non, car l’optimisme est une posture : on dit « je veux y croire », pour faire croire qu’on a la solution à tous les problèmes. Par exemple, promouvoir la géothermie ou le nucléaire. L’optimisme est une consolation ou le masque du déni. L’espérance, elle, a les yeux ouverts ; elle est consciente des dangers actuels et même de la catastrophe qui se profile, de la possibilité de l’effondrement.

Vous abordez aussi la dimension collective de l’espérance. Retrouver l’espérance, est-ce aussi soigner notre démocratie ?

C. P. : L’espérance au niveau collectif est le fait de sentir qu’on a un avenir commun. C’est une énergie. On ignore quand cela viendra et comment. Ce que l’on sent aujourd’hui, c’est une lassitude, qui se manifeste dans les urnes comme dans la vie quotidienne. Il est difficile de vivre sans perspective d’avenir. Or beaucoup de personnes, de jeunes notamment, sont dans cette situation.

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Dans ce contexte, les mouvements nationalistes qui divisent la société entre amis et ennemis ou les partis d’extrême gauche qui se font les représentants exclusifs de la volonté générale ont plus de succès que les autres partis. Car ces derniers proposent seulement d’atténuer les effets négatifs du néolibéralisme. Même s’ils y parviennent, ils manquent de vision.

Il faut avoir conscience des dangers inhérents à cette période. Il faut accepter de traverser cette nuit, jusqu’à en finir avec ses rêves de conquêtes et l’envie d’en découdre. Sans cela, on reste dans l’idéologie qui est la caricature de l’espérance et qui enferme. L’espérance, elle, libère l’horizon.

Dans l’avant-propos de votre ouvrage, vous revenez sur les raisons, personnelles et politiques, qui vous ont conduite à écrire ce livre. Quelles sont-elles ?

C. P. : Ce n’est pas un ouvrage où je me livre comme dans une autofiction. Toutefois, dans l’avant-propos, je dis d’où je parle. Pour ne pas se payer de mots quand on traite de l’espérance, il faut avoir connu cette traversée du négatif qu’est le désespoir, qui prend plusieurs formes et comporte toujours des risques. La philosophie n’est pas un discours abstrait ou surplombant. J’ai fait une dépression lorsque j’étais jeune et, en raison de mon engagement écologiste et animaliste, j’ai connu plus tard l’accablement, la colère, l’indignation et le sentiment d’impuissance caractéristiques de l’écoanxiété.

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La raison première de ce livre, c’est mon désir d’être utile aux jeunes qui pensent qu’ils n’ont pas d’avenir. Confrontés à la possibilité d’effondrement lié au réchauffement climatique, ils prennent la mesure de la vulnérabilité de notre civilisation et du caractère contestable de l’équation progrès-croissance illimitée. L’écoanxiété est la réponse à ce remaniement moral et psychique. Elle provient aussi de l’amour du monde, du vœu que l’humanité soit à la hauteur, car beaucoup souffrent surtout de l’absence de réponses adéquates à la souffrance animale et au réchauffement climatique.

Je n’ai pas les clés pour sortir de cette nuit. Mais je peux témoigner, aujourd’hui, à 55 ans, de ce qu’il est possible de faire pour la traverser. C’était un devoir pour moi de le faire.