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Accompagner les victimes collatérales des abus dans l’église, Clémence Houdaille et Florence Chatel, La Croix, le 02.12.2022

Paroissiens ou proches de prêtres inculpés, ils sont atteints dans leurs rapports à l’Église et au Christ.

Clémence Houdaille et Florence Chatel, le 02/12/2022 à 06:00 Modifié le 02/12/2022 à 07:00
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Accompagner les victimes collatérales des abus dans l’église
Les fidèles qui ont reçu un sacrement d’un auteur d’abus peuvent être aussi affectés.
PRESSMASTER/ADOBESTOCK

C’est une grosse rupture pour moi dans ma vie de foi, vis-à-vis de l’Église. J’ai une furieuse envie de me barrer. » Jeanne (1), paroissienne de Redon (Ille-et-Vilaine), ne mâche pas ses mots. Car sa paroisse a eu successivement deux curés mis en cause gravement pour viols sur mineurs. Le premier a d’abord été écarté sous prétexte de fatigue, avant que les paroissiens apprennent son inculpation, six mois plus tard. Depuis, il a été condamné à cinq ans de prison (dont trois avec sursis).

Le deuxième, Yannick Poligné, était curé de la paroisse jusqu’en 2014, avant d’être nommé à Montfort-sur-Meu. C’est « par un copain avec qui nous avons monté un groupe de louange » que Jeanne et son mari ont appris sa mise en examen pour « viol aggravé sur mineur ». Aujourd’hui, le couple se dit « dévasté ». Même si aucun d’eux ni aucun de leurs enfants n’a été victime directe de ces deux prêtres qu’ils ont côtoyés, ils n’en sont pas moins, eux aussi, touchés dans leur confiance, leur vie de foi et leur rapport à l’Église.

« C’est comme lorsqu’on jette une pierre à l’eau. Cela forme des cercles concentriques de plus en plus larges. Même loin du point d’impact, il y a des conséquences », souligne la théologienne Karlijn Demasure. Directrice fondatrice du centre de protection des mineurs et des personnes vulnérables à l’Université Saint-Paul d’Ottawa (Canada), elle distingue les victimes primaires, frappées directement par les actes délictueux ou criminels, les victimes secondaires, que sont les proches des victimes, mais aussi des agresseurs, et les victimes tertiaires. « Sans être directement proches du prêtre incriminé, tous les membres de l’Église peuvent eux aussi souffrir de ses agissements, détaille-t-elle. Toute l’Église est affectée. »« Nous sommes tous concernés. Les victimes collatérales, c’est l’ensemble des fidèles, ainsi que les prêtres non agresseurs », renchérit la psychothérapeute Isabelle Chartier-Siben, évoquant certains de ses patients prêtres qui se font insulter dans le métro.

Lorsqu’une agression commise par un prêtre est révélée, cela engendre plusieurs réactions et fractures dans la famille de la victime comme dans la communauté. « La victime peut ne pas être crue, si l’agresseur a beaucoup de charisme, rappelle Karlijn Demasure. Les parents culpabilisent, se demandent ce qu’ils auraient dû faire pour protéger leur enfant, arrêtent de pratiquer parfois. La même chose se passe pour la paroisse. Une partie des fidèles croit la victime et est en colère, une autre ne la croit pas, une autre partie encore ne veut pas qu’on en parle pour ne pas nuire à l’institution… » Ceux qui ont reçu un sacrement particulier de ce prêtre peuvent être aussi touchés et affectés. « Des mariés ont déchiré chaque photo où le prêtre qui avait présidé la messe de leur mariage se trouvait », illustre la théologienne.

Anne, diocésaine de Créteil (Val-de-Marne), a éprouvé un fort sentiment de trahison en apprenant que son ancien évêque, reçu plusieurs fois dans sa famille, avait reconnu être coupable d’abus. « Quand on a appris qu’il y avait d’autres victimes que les deux initialement mentionnées, ça a fait l’effet d’une bombe », confie-t-elle. Marguerite, engagée depuis 1978 au sein du mouvement Foi et Lumière (1), et qui connaissait personnellement son inspirateur, Jean Vanier, décrit quant à elle les sentiments de « trahison, abandon, effondrement c’est-à-dire le sol qui se dérobe, dégoût et nausées (ressentis physiquement) » qui se sont bousculés en elle en apprenant ce qui était reproché au fondateur de l’Arche. « Je n’ai pas perdu la foi, mais je ne sais plus prier comme avant. Je ne suis plus nourrie comme avant. J’ai des doutes sur l’Église que je n’avais jamais eus », confie de son côté ­Michèle Dormal, 73 ans, membre de l’Arche depuis 1973.

Pour Isabelle Chartier-Siben, aider ces « victimes collatérales » passe avant tout par le fait de faire advenir la vérité. « Ce travail d’acceptation de la vérité est facilité par la précision de la description des faits, ajoute-t-elle. C’est dans la vérité des mots et la précision qu’on pourra aider la société à avancer. Alors que si on met sous le même mot de “geste déplacé” un viol et une main sur l’épaule par exemple, les gens vont entrer dans le déni. » L’information doit être donnée, sans quoi « des personnes peuvent, sans savoir qu’il est mis en cause, continuer à demander au prêtre incriminé des services, comme des célébrations de mariage ou de baptême », abonde Karlijn Demasure. Elle regrette en particulier que les successeurs de ces prêtres ne soient, dans certains cas, pas mis au courant des méfaits de leur prédécesseur : « Je me souviens d’un prêtre écrivant à un journal pour dire qu’il ne comprenait pas les réactions des paroissiens à son égard, jusqu’à ce qu’un enfant demande devant lui si c’était lui qui avait fait mal aux enfants. Ce prêtre était lui aussi une victime tertiaire de son prédécesseur, et du silence de la hiérarchie. » Une fois les faits exposés, il est nécessaire, selon Isabelle Chartier-Siben, de laisser s’exprimer les émotions : « En milieu catho, on veut souvent faire miséricorde d’emblée. Mais la colère est normale, il faut qu’elle puisse s’exprimer. Elle est à accueillir, à encourager car si elle n’est pas extériorisée, elle va impacter notre relation à Dieu. » Dans le diocèse de Créteil, « Mgr Blanchet a écrit aux fidèles qu’il entendait notre colère, mais n’est pas venu nous rencontrer, nous écouter, nous demander de quoi on avait besoin… », regrette Anne. De fait, estime Karlijn Demasure, lorsqu’un cas est révélé, l’évêque doit se rendre auprès des paroissiens, accompagné d’un thérapeute. « Les gens ont des questions : est-ce que mon enfant a été abusé ? est-ce que les sacrements sont valides ? », développe la théologienne. Pour Anne, la question se pose au niveau de la confiance à accorder aux évêques. « Jusqu’à présent, quand un évêque décidait, on acceptait, confie-t-elle. Maintenant, est-ce qu’on acceptera tout ? » Ces épreuves et révélations successives vont obliger les personnes à une purification de leur foi, en descendant les prêtres et évêques du piédestal sur lequel certains les ont mis, suggère de son côté Isabelle Chartier-Siben. « C’est un appel à se recentrer sur le Christ, en acceptant de quitter une vision idéalisée et rassurante de l’Église. »